LES SOURCES DE L’ORDRE DU TRAVAIL

AUTANT SAVOIR

Par Jean-François LARUE

 

LES SOURCES DE L’ORDRE DU TRAVAIL[1]

HOMMAGE AUX TRAVAILLEURS

 

LES ACTIVITES ASSOCIATIVES

  1. INTRODUCTION

« Maintenir, développer et diffuser la culture associative belge »

Extrait :

 

« La culture associative belge, qui a fait la force des métiers en Belgique, est issue de l’esprit associatif germanique, c’est de celle-ci que découlent les ghildes, les corporations, les confréries, etc.  La culture associative fait partie intégrante de la Belgique, de sa culture et par voie de conséquence de son patrimoine ».

 

 

Hommage aux travailleurs - Les ghildes[2]

 

Personne n’ignore, à l’heure qu’il est, la difficulté de faire l’histoire du peuple et surtout de ces ouvriers intelligents dont le génie et la main puissante créèrent les chefs-d’œuvre que nous admirons encore. Cette difficulté tient à l’absence de documents. Les manuscrits, les tableaux, les monuments en général sont muets sur ce point ; ils ne nous retracent vivement que les exploits de nos ancêtres de haut lignage : l’artisan est généralement passé sous silence. C’est à peine si on a conservé le nom d’un homme du peuple, à qui le pays soit redevable de reconnaissance, ou qui ait laissé à la postérité une œuvre éminente ; tandis que le moindre haut fait d’un chevalier, une parole ingénieuse ou piquante, suffisent souvent pour lui assigner une place dans les annales. Les manuscrits sont aujourd’hui aussi remarquables comme monuments d’arts, que comme dépôts précieux de vérités historiques ; les artistes même qui les enrichissent de miniatures, avec un talent tout particulier, restent inconnus : ils n’étaient que considérés que comme des ouvriers habiles.  

 

Que des monuments d’un art merveilleux n’admire-t-on pas dans beaucoup de villes de l’Europe, tandis que les noms de  leurs auteurs restent inconnus : et si le hasard fait découvrir un de ces créateurs sublimes, l’Europe entière en retentit, tardive récompense pour celui qui eut des titres à la gloire. Citons deux exemples entre mille. Les contemporains ne nous ont pas conservé le nom de l’architecte de la cathédrale de Cologne, merveille nationale ; ce fut en 1845 que le Docteur Fahne découvrit qu’Heinrich Sunere en dressa le plan vers 1248[3]. Ce grand génie qu’était-il ? un homme du peuple !.... considéré alors comme un maçon habile.

 

La Cathédrale de Tournai conserve encore un reliquaire, ciselure en vermeil, orné de statuettes d’un dessin et d’une exécution admirable ; c’est la plus belle production d’orfèvrerie connue au moyen-âge ; elle date du XIIe au XIIIe siècle. Son auteur ? on l’ignore encore.

 

Ce furent aussi des ouvriers qui fabriquèrent dans toutes nos villes ces belles étoffes de lin, de laine, de soie et d’argent, dont on possède encore quelques vestiges. A Anvers, en 1500, on construisit des vaisseaux de toute espèce, là, se déroulait, sous la main de l’ouvrier, des tapis magnifiques, des broderies éclatantes, des lieues de toiles, de drap, de « futaines, de velours, de satin et de damas ». On fabriquait des armes, des munitions de guerre, de la verrerie ; on affinait les métaux. La cire et le sucre. Les étrangers admiraient le talent et  les boutiques des orfèvres, des lapidaires. La mercerie et la passementerie d’or, d’argent, de soie, de fil et de laine occupaient un grand nombre de bras. Les étoffes de soie noire l’emportaient sur celles que l’on tissait ailleurs.  On trouvait chez les débitants mille inventions curieuses et élégantes, qui surprenaient même les hommes du Midi. Enfin, rien qu’en draps de soie, or et à argent filé, camelots, gros grains et autres étoffes semblables, soies prêtes et soies brutes, les Italiens lui vendaient pour six millions d’écu d’or ; son commerce avec l’Angleterre s’élevait à une somme double. Le luxe était devenu « prodigieux » ; c’est à qui porterait les plus beaux costumes[4].

Cependant les artisans d’alors méritaient bien autant que ceux d’aujourd’hui, que leur nom fût inscrit dans nos annales. Ce furent encore ces modestes ouvriers qui firent les premiers pas vers la liberté et qui surent la conquérir, les armes à la main. La Belgique, cette nation « toujours grande, toujours généreuse, n’est pas à beaucoup près la dernière qui ait secoué le joug de l’esclavage qui l’opprimait, car les communes se sont établies de très-bonne heure chez elle et surtout dans les Flandres[5].

  

L’époque, où le peuple s' est constitué en corporation, se perd dans la nui des siècles. Ce sont ses associations qui firent sa force, de cette force est née la commune, qui fit « courageusement respecter ses droits par les grands de la terre.»

 

 

  1. L’ASSOCIATION

Le besoin d’association des Belges

 

En ce début du troisième millénaire, le Belge se distingue toujours par son besoin d’appartenance à une association, une corporation, un syndicat, etc. Cet attrait pour l’union existe chez lui depuis bien des siècles et vient de l’origine germanique de sa culture. Voici à ce sujet, le texte de M.J. Stecher, professeur agrégé de l’Université de Gand, extrait de « Extrait des recherches historiques sur les costumes civils et militaires des Gildes et des Corporations de Métiers, leurs Drapeaux, leurs armes, leurs blasons, etc. » par Félix de Vigne6.

 

L’esprit d’association chez les Germains

Par M. J. Stecher, professeur agrégé de l’Université de Gand

 

Dans les mœurs primitives de la Scandinavie, la Gilde était le repas solennel qui, trois fois dans l’année réunissait tous les hommes libres d’un même canton. Le nom de ces banquets, où l’on buvait aux dieux et aux héros, signifiait, à la lettre, la contribution volontairement apportée par chaque convive. Les premiers missionnaires du christianisme, après avoir inutilement tenté d’abolir parmi les Germains ces festins périodiques, à la fois politiques et religieux, songèrent à faire tourner au profit du nouveau culte, une coutume contemporaine des premiers âges de la race. On continua, comme au temps de Tacite, à traiter à table les plus grandes affaires, des réconciliations et des alliances, de la paix et de la guerre, mais on ne leva plus les coupes profondes au nom d’Odin, de Thor et des Ases : désormais on invoqua le Christ et son cortège de saints.

 

 

Les villes du Nord possédèrent, jusqu’au-delà du moyen-âge, leur hôtel des banquets, leur gildecale, dont la salle principale contenait gildeboo, c’est-à-dire les tableaux généalogiques des frères et des sœurs de la communauté. La fusion entre l’esprit de fraternité chrétienne et le mutualisme germanique, s’opéra sans grandes secousses, et l’église satisfaite de son triomphe sur l’idolâtrie, ne se scandalisa point des minna ou toast de commémoration, que par des réminiscences païennes, on portait aux saints et aux martyrs. L’esprit de coalition ne fit que de changer de direction, en se répandant en Allemagne : il déborda sous le nom de fraternités, solidarités, conjurations, dans la jeune société chrétienne, et l’on vit se liguer entre eux les prêtres d’un même diocèse, et les couvents d’un même pays.

 

Les Gildes, s’étendant sous la double action du christianisme et des idées germaniques, donna naissance à une grande variété de corporations et d’affiliations. On distingua bientôt les Gildes ecclésiastiques, composées de laïques autant que de clercs, mais ayant une tendance essentiellement religieuse, les gildes de protection mutuelle, qui veillaient au maintien de la vieille indépendance de Germain, à la sûreté de sa vie et de ses biens, les gildes marchandes qui garantissaient le commerce, et enfin des gildes ouvrières, qui protégeaient et anoblissait le travail.

 

Or, de toutes les races sorties de la Scandinavie ou de la Germanie, une surtout sut imprimer à cet instinct social un magnifique développement, et se donner, par l’organisation de la gilde, un incontestable cachet d’originalité. C’étaient les Saxons que Tacite a si bien caractérisés en disant d’eux qu’illustres entre tous les Germains, ils n’appuyaient leur grandeur que sur la loyauté, que, sans convoitise, sans ambition, calmes et concentrés, on ne les vit jamais provoquer la guerre, inquiéter leurs voisins par le brigandage, ou obtenir la puissance au prix d’une perfidie.

 

On les retrouve, aux abords du II° siècle chrétien, campés entre la mer Baltique, la mer du Nord et l’Elbe qui est une mer aussi, à son embouchure. Nous n’avons pas à examiner ici s’ils étaient arrivés là d’au-delà de l’Eider ou des bords de la Vistule.

 

De jour en jour, resserrés au nord par les peuples qui se pressaient et se poussaient au Danemark, les Saxons finirent par se partager en deux corps de nations, dont les destinées furent bien diverses. Les guerriers qui s’étaient établi entre Lubek et Hambourg, logèrent l’Elbe, puis le franchirent, et occupant le Hanovre jusqu’à l’Ems, s’y taillèrent des lots de terre égaux pour tous. Renonçant à la vie d’aventures, et s’adonnant au travail des champs, avec cette ténacité, qui est le fonds du Saxon, ils appliquèrent, sur une large échelle, le principe de la Gilde, qu’ils avaient emprunté aux Scandinaves, ou tiré d’eux-mêmes. Chaque village ou mark vit naître une association des conquérants maître du sol, tous libre (frilingen), tous égaux et marchant, en cas de guerre, à la voix d’un chef temporaire, l’élu de la communauté.

 

Ils avaient comme tous les Germains, adopté la loi du wehrigeld (amendes et compensations pécuniaires pour les crimes et les délits), et le cautionnement mutuel de la Gilde, faisant de tous les guerriers d’un même mark, une unité indissoluble. Ces diverses associations universelles et permanentes manquaient malheureusement, d’un lien général, d’un centre, et quoiqu’en des temps de crise, l’hermanie réunit tous les Saxons sous un seul chef, il arriva très souvent que leur lenteur à se grouper et à se déterminer, paralysa leur valeur. Cette absence d’unité servit merveilleusement Charlemagne. Il lui fallut pourtant trente-trois ans de lutte acharnée, avant de pouvoir vaincre ls fantassins que commandait Witichind.

 

Nous l’avons déjà fait entrevoir : tous les Saxons ne s’établirent pas en Allemagne. Une grande partie d’entre eux, prenant d’autres habitudes, dédaigna d’aller chercher des terres aux fonds de la Germanie, et confia son avenir aux hasards des flots et des vents. Ils poussèrent leurs barques vers les mystérieuses régions de l’Occident. Passant d’île en île jusqu’au Texel, luttant d’abord contre les Frisons, puis contre les Franks, ils s’abattirent enfin sur les côtes et s’échelonnèrent depuis la Hollande jusqu’au Boulonais. La mer, jusqu’alors leur élément, leur arène préférée, devient leur pire ennemie, et sans l’esprit d’association, cette lutte nouvelle, les aurait exterminés, au lieu de les retremper, comme elle fit, pour des brillantes destinées.

 

La terre elle-même ne leur offrait pas en tout temps un asile assuré, « Là, disent les anciens, l’Océan deux fois par jour inonde une grande étendue de terrain et livre un éternel combat à la nature ; de sorte qu’on ne sait trop s’il faut appeler ce pays terre ou mer. Ces malheureux peuples habitaient sur les collines de la côte, ou sur des buttes de terre qu’ils élèvent eux-mêmes à la hauteur nécessaire pour les garantir des eaux. A la marée montante, leurs habitations paraissent flottantes sur la mer et situées au milieu des marais.

 

Quand la marée est basse, ils prennent les poissons apportés par la mer avec des filets de joncs ou d’herbes marines. Ils n’ont point de bétail, et ne se nourrissent point de lait comme leurs voisins, ils ne peuvent exercer la chasse en aucune façon, puisqu’il n’y a pas un seul arbuste dans le pays.

 

Ils sèchent, plutôt à l’air qu’au soleil, la tourbe qu’ils ont ramassée afin de cuire leur nourriture et réchauffer leurs corps engourdis parle vent du nord. Ils n’ont d’autre boisson que l’eau de pluie qu’ils recueillent dans des fosses. »

 

Les Romains s’étonnaient que l’on pût préférer ces régions désolées mais libres, aux bonnes terres relevant de l’empire. Ils ne savaient donc pas que tout est beau pour celui qui est libre et qui peut compter sur des frères, au lieu comme dit Vondel isolement est pauvreté ! (hoe arm is eenigheid !)

 

La longue chaîne des côtes que ces peuples occupaient en Boulogne jusqu’à la Hollande, garda le nom de Rivage saxon. De loin en loin, quelques faits font deviner que les Saxons de Ménapie (Flandre) se font redouter sur les mers, et que, sous leur influence, l’esprit fédéral s’acclimate en Belgique. Malgré les ténèbres qui enveloppe cette époque, l’on comprend que la gilde devait germer vigoureusement et rapidement sur un sol que l’on disputait aux eaux, et où la vie de chacun n’était possible que par l’association de tous. Enfin, vers le milieu du Ve siècle, le jour se fait, par un événement qui retenti dans l’histoire.

  

Deux frères, Hengist et Horsa, appelés par Vortigern, s’éloignent des côtes flamandes avec dix-sept navires18. Ils débarquent en Angleterre, et guidé par l’étendard du cheval blanc, ils chassent devant eux les Piets et les Scots des montagnes. Vainqueurs, ils tournent leurs armes contre les Bretons. Il s’engage alors une lutte qui dure un siècle, pendant lequel on voit le rivage saxon se dégarnir de ses anciens possesseurs, et l’Angleterre subir les lois des Saxons et des Angles.

 

En recevant des maîtres, la Bretagne reçut aussi un esprit nouveau qui devait plus tard faire sa force et sa grandeur. Comme dans le Hanovre, le sol se couvrit d’associations d’hommes libres, concourant tous à la défense de tous, chaque famille étant considérée comme une unité qui à son tour, se fondait dans une unité supérieure, la hundred qui rappelle inévitablement le mark des Saxons d’Allemagne.

 

Quand les sept royaumes saxons eurent été réunis en une monarchie, le principe de l’association et de la solidarité repris son développement un moment ralenti. Puis, Alfred-le-Grand, portant toute son attention de ce côté, donna un essor plus puissant aux gildes et aux communautés de caution, mais il n’est pas vrai qu’il les suscita, comme on l’a longtemps répété par erreur. Quand il monta sur le trône, il trouva ces institutions enracinées et partout uniformément répandues. Il en fit un merveilleux ressort de police, en rendant toute communauté, tout villages solidairement responsables des crimes commis par les membres de l’association. L’organisation de la justice s’appuya toute entière sur la gilde, et les congildones constituèrent le jury par le cours naturel des choses.

 

La guilde est au fonds de toutes les grandes institutions des villes anglaises. Londres doit sa première prospérité à une gilde marchande, et le palais de la grande commune porte encore aujourd’hui le nom de Guild-hall. La politique des conquérants normands se résigna à adopter un principe qu’elle ne pouvait détruire. Tous les ghildoniens étaient dans les mêmes amitiés et les mêmes haines (oneanum freondscype oththe feondscype) ; chacun était intéressé à poursuivre le châtiment d’un délit ; barons, comtes, évêques, tous s’affiliaient à la guilde, car il n’y avait, pour ainsi dire, plus de vie sociale en dehors d’elle.

 

____La gilde de Berwick, de 1283, a des statuts remarquables. Elle seule commande en maîtresse dans la ville ; le plus grand respect entoure la salle de la gilde, aussi longtemps que les anciens, les doyens et les confrères s’y trouvent assemblés ; la corporation pourvoit des

filles d’un confrère défunt ; si le confrère meurt pauvre, la communauté se charge des funérailles. Mais si quelqu’un désobéit à la confrérie, aucun des confrères ne peut lui porter ni secours, ni conseil, ni agir, ni parler pour lui. Il est au ban de la grande famille.  

 

C’est au son de la trompette que les alderman ou les doyens convoquent les gildoniens, et le frère qui fait défaut paie une amende de 12 deniers.

 

Quand le nom de la gilde périt en Angleterre, l’esprit qui l’avait créé lui survécut, et nous venons d’assister à l’un des plus éclatant triomphe qu’il ait obtenu dans ce pays. L’anti-corn-law-league de Cobden et toutes ces associations qui, frivoles ou sérieuses, pullulent à Londres ou ailleurs, portent, en traits irrécusables, la marque du génie saxon.

 

L’Angleterre nous montre des gildes marchandes portées à leur plus haut point de développement, nous trouvons de bonne heure, en Belgique, des associations de travailleurs, des gildes ouvrières puissamment organisées. Comment n’en aurait-il pas été ainsi ? A défaut du germe de l’esprit d’union déposé en Flandre par l’occupation saxonne, la situation et la nature du pays auraient été par elles-mêmes de suffisants stimulants. Il fallut arracher à la mer une proie difficile, et oser resserrer le domaine de l’indomptable élément, avant de s’asseoir dans ces plaines basses, infertiles, mais dont l’aspect monotone semblait provoquer les malheureux qui s’y étaient aventurés, à se grouper, et à se réchauffer au sein de l’association.

 

Sur cette vaste étendue dont l’horizon se confond avec l’océan, points de collines qui ondulent, ni de rocher qui déchirent et hérissent le terrain, et où se posent, comme des oiseaux de proie, les hommes retranchés dans leur individualité. De la mer du Nord jusqu’au blond Escaut, se déroule un désert de sables et de marécages, où, dans la suite des siècles, nous voyons de riantes oasis germer et croître au soleil de l’association et de la fraternité.

 

Ces symptômes de concorde alarment de bonne heure les chefs franks qui dominent en Gaule. Charlemagne, né des plus acharnés ennemis de l’esprit saxon, lance dès 779, un foudroyant capitulaire contre les conjurations de serfs qui se font en Flandre  et dans le Mempisque, et d’autres lieux voisins de la mer. Il charge ses envoyés, les missi, de les poursuivre, de disperser leurs alliances, les prêtres et leurs officiers comtaux doivent détourner les paysans de ses lignes par serment, que l’on appelle les guildes.

 

Mais les guildes résistent : elles sont inexpugnables puisqu’elles ont leurs racines (tant) dans le caractère national, que dans l’origine, elles rendirent possible l’endiguement des terres, et qu’enfin, elles portent en elles l’institution vitale de l’avenir, la commune.

 

Les guildes se multiplient, s’élargissent, dotent la terre flamande de population, de richesse et d’indépendance, et propagent leur bienfaisante influence dans toute la Belgique, jusqu’au Rhin.

 

Toutes s’y mêlent, out en prend la forme, en copie l’organisation. Au XIIe siècle, l’hérésiarque Tenchelin groupe ses sectaires en fraternités appelée gildes, elles se composent de douze hommes rappelant les douze apôtres, et d’une seule femme figurant la Vierge.

 

Quand on parcourt les annales de Flandre, l’on assiste à un merveilleux spectacle. La liberté accompagne les premiers pas qui se font vers la civilisation ; le peuple s’organise lui-même, obéissant à un sublime instinct social. Pas de combat, d’abord contre la tyrannie, car le chef est un père, un protecteur, suivant d’un œil plein d’intérêt, l’émancipation de ses subordonnés. Pas de scènes d’enthousiasme frénétique, et par là, passager, le travail patient et sans

_________18 : « De transmarinus partibus, ex regione quae antiquorum saxonum cognominatur (et lingua saxonum, out, oude, ancien). Beda I. »

 

 

relâche, maître inexorable, mène ces hommes à l’opulence et à la suprématie. Plus tard, sans doute, une prospérité toujours croissante suscite l’orgueil au milieu d’eux, mais dans ces écarts même, cet orgueil, qui n’est qu’un sentiment de dignité, exagérée, acquiert des proportions grandioses. N’en croyons pas les rêveurs et la poésie de l’individualisme, la foule grandit et rehausse l’homme, la foule est bonne à l’homme, et dans ses lâchetés et dans ses crimes, elle semble toujours offrir un côté élevé, et qui souvent séduit. La vengeance de l’individu est rarement belle, celle des masses ressemble au droit.

 

Dans un siècle de morcellement, où tant de liens se relâchent, où tant d’hommes se trouvent déclassés et livré au vont des mutations, où peu de choses restent stables, où beaucoup se transforment pour ne pas périr tout à fait, il y a une joie amère et mélancolique à reporter sa pensée vers ces temps de fraternelles associations, d’ambition contenue, de patience, de modération, de situations calmes et assurées.

 

Aujourd’hui, sans doute, la tête est plus libre de préjugés et de chimères ; le regard est plus net et porte plus loin ; mais porte-t-il bien haut ?  Et le cœur n’est-il pas froid souvent ? Et parfois ne bat-il pas à vide, ou pas du tout ?

 

Il ne faut pas cependant, que nous sentant mal à l’aise, dans une société qui se disjoint et se lézarde, nous allions prendre d’un fanatique amour pour le bon vieux temps et transporter dans le passé ce que nous rêvons pour l’avenir.

 

Au lieu de l’ouvrier moderne, réduit à lui-même, courbant la tête, abruti par la misère, vous rencontrerez, en pénétrant dans l’enceinte de la gilde, un travailleur à l’œil vif, il est fier de son tablier ; il a comme le chevalier ses épreuves solennelles, des grades ambitionnés ; il a sa bannière, que décore le blason du travail et qu’il déroule avec orgueil, quand il faut repousser l’étranger.

 

Les sentiments de l’honneur le plus dur animent ces corporations.  Elles ont le pilori de honte pour les toiles mal tissées, et l’exclusion de la confrérie pour l’ouvrier qui ne respecte pas sa femme, ou qui forfait à son serment. Le frère qui tombe sur le champ de bataille, peut mourir sans regrets, car il laisse à ses enfants une protection qui ne saurait faillir.

 

Tout est réglé paternellement, par le doyen, les jurés ou les anciens. Y aurait-il conflits entre les tourneurs de bois et charpentiers, entre les tanneurs et les cordouvaniers, maçons et plâtriers, on réunissait tous les doyens de la commune, qui, sous la présidence du grand-doyen, arrangeait les différends, « que nul ne se hasarde à travailler pendant la nuit, Dieu a fait le jour pour les soins et la fatigue (dit la loi des corporations) ! ».

 

C’est dans le même quartier que vivent ceux qui pratiquent la même industrie. Là s’élève la salle où l’on choisit librement les chefs pour la paix et pour la guerre. Plus loin la chapelle où l’on prie Dieu en commun, l’arsenal ou s’entassent les tentes magnifiques, les haches, les piques et les boucliers, et enfin l’hôpital où des amis soignent des amis.

 

Hélas ! tout n’est pas sans tâche, dans cette organisation qui nous émerveille. L’égalité n’est pas réalisée partout ; on rêvait une émancipation de tous, et l’on n’aperçoit bientôt qu’une aristocratie bourgeoise, étroite en son allure, grossière et matérialiste en ses tendances, et qui, par une redoutable force d’inertie, se raidit contre tout progrès qui dépasse sa sphère séculaire. Le temps de l’apprentissage est une barrière d’airain pour la précocité et le génie. Aussi le châtiment est près de la faute. La foule qui grouille en bas, monte, monte toujours comme un flot destructeur, et le capitole des droits de la gilde est à la fin au pouvoir des profanes et des déshérités. D’ailleurs, si la gilde est le noyau de la commune, si la commune apprend à se ranger avec d’autres communes sous la bannière d’une chef-ville, la concentration ne va pas plus loin ; il manque un sommet à cette belle pyramide.

 

Au temps de Jacques Van Artevelde, les deux chefs-doyens de Gand prennent place au conseil des échevins. C’est l’apogée de la puissance des gildes, qui venaient de conquérir la souveraineté dans les champs de Courtrai, mais le triomphe ne dura pas au-delà d’un siècle. Les ducs de Bourgogne arrivèrent en Belgique, pour porter les premiers coups à nos libertés locales, à notre esprit fédéral. Après la sanglante défaite des communiers à Gavre (1452), Philippe-le-Bon travailla à transformer ces vieilles associations militaires et travailleuses, en innocentes confréries d’amusement, de même qu’en 1429, instituant l’ordre de la Toison d’or, il avait entamé l’indépendance des féodaux.  

 

Ce XVème siècle a quelque chose de fascinant en Belgique. Nos grands ducs d’Occident font la loi en France, l’Europe entière se préoccupe de leurs dessins ambitieux : ici, dans notre pays, ce ne sont que pompes et fêtes ; la prospérité est à son comble ; l’or que nos bourgeois sèment à pleines mains, aux joyeuses entrées, réalise l’éclat féérique des processions de l’Alexandrie des Ptolémées, et quand nos ouvriers et nos marchands sont en guerre avec leur duc, le contrecoup de ces agitations se prolonge jusqu’à Byzance.

 

Mais ces splendeurs furent durement expiées. Le Belge s’enivra à ces orgies où le Bourguignon le conviait, pour lui arracher ses libertés pendant ce lourd sommeil qui succède à l’ivresse. – Quand il se réveilla (mais à demi), les arts formèrent autour de lui un concert enchanteur, et il n’eut plus d’oreille pour les vieux refrains qui disaient que liberté surpasse richesse.

                  Suver leven vri,

                  Gaet voor en dierbar stene19

________________________________

19 « Une vie pure et libre est préférable à l’or et aux pierres précieuses. »

 

 

[1] Extrait, sans modification, des archives de Claude Janssens, actuellement Juge consulaire honoraire, Doyen d’honneur du Travail émérite des professions comptables et fiscales, Economiste d’entreprises (er), Auteur, Commandeur de l’ordre de la couronne, Chevalier de l’ordre de Léopold, Chevalier de l’ordre de Léopold II et Membre du Carnet Mondain. En savoir plus : https://www.janssens-aysavelmark.com/a-propos dont « Quelques modèles d’activités à réaliser en faveur de la culture associative belge », recueil réalisé par Claude et Louis Janssens. A cette époque, en 2003, le premier était expert-comptable, analyste financier et conseiller indépendant des pratiques professionnelles auprès de l’Institut des Experts Comptables, le second était, quant à lui, Conseiller communal à Sambreville, Animateur socio-culturel et mandataire syndical et politique.

[2] Extrait des Recherches Historiques sur le costumes civils et militaires des Gildes et des Corporations de Métiers, leurs Drapeaux, leurs armes, leurs blasons, etc… » par Félix de Vigne, confer ci-après :

[3] « Anton Fahne, Diplom. Beiträge zur Geschite der Baumeister des Kôlner Domines, etc. Kôln 1843, pag. 11 »

[4] « Histoire de la peinture flamande ; par Alf. Michiels. Brux. 1846. T III. P. 8 et 9. »

[5] « Un vieux MS en possession de feu M. Van Hoorenbeke, à Gand, contient la citation suivante : « Item, in 83 (1183) werden die klocken in den torre van de St Nicolais »  sekercke gehangen, tot het herbouwene van de bellefrote. » « Il est difficile de préciser l’époque de l’établissement des communes, mais ce qui plaident pour nous, ce sont nos Beffrois, monuments colossaux de liberté ! …. Déjà en 1183, on reconstruit en pierre celui de Gand. »

  1. Recherches Historiques sur le costumes civils et militaires des Gildes et des Corporations de Métiers, leurs Drapeaux, leurs armes, leurs blasons, etc… » par Félix de Vigne, Peintre, professeur à l’Académie royale de l’Athénée, Directeur de la Société royale des Beaux-Arts et de Littérature de Gand, Membre de plusieurs sociétés savantes du pays et à l’étranger, Gand, chez F. et E. Gyselynck, Imprim et lithogr.,rue des peignes, n° 56, 1847.

 

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